đŻ Pourquoi la question religieuse est-elle explosive sous la RĂ©volution ?
L'histoire de la Religion et RĂ©volution française est celle d'un divorce tumultueux et violent entre l'Ăglise catholique et l'Ătat naissant. En 1789, la France est encore la « fille aĂźnĂ©e de l'Ăglise », mais en l'espace de quelques annĂ©es, les rĂ©volutionnaires vont nationaliser les biens du clergĂ©, imposer un serment de fidĂ©litĂ© aux prĂȘtres et tenter d'effacer des siĂšcles de christianisme par une politique de dĂ©christianisation radicale. Cette pĂ©riode, marquĂ©e par la Terreur et l'invention de nouveaux cultes comme celui de l'Ătre suprĂȘme, a profondĂ©ment bouleversĂ© la sociĂ©tĂ© et laissĂ© des traces durables dans la conception française de la laĂŻcitĂ©.
đ Poursuivons avec le premier chapitre pour bien comprendre comment tout a basculĂ© dĂšs 1789.
âïž De l'alliance Ă la rupture : la fin des privilĂšges ecclĂ©siastiques (1789-1790)
đ Une Ăglise puissante mais contestĂ©e Ă la veille de 1789
Pour comprendre le choc de la Religion et RĂ©volution française, il faut rappeler la place centrale de l'Ăglise sous l'Ancien RĂ©gime. Le catholicisme Ă©tait religion d'Ătat, le clergĂ© constituait le premier ordre du royaume et possĂ©dait environ 10 % des terres de France. Ce systĂšme, hĂ©ritĂ© du gallicanisme et du pouvoir royal, liait intimement le trĂŽne et l'autel. Cependant, l'Ăglise Ă©tait traversĂ©e par des fractures internes : le haut clergĂ© (Ă©vĂȘques, abbĂ©s) vivait souvent dans l'opulence Ă la cour, tandis que le bas clergĂ© (curĂ©s de paroisse) partageait la vie difficile du Tiers-Ătat et aspirait Ă des rĂ©formes.
Les philosophes des LumiĂšres, comme Voltaire, avaient dĂ©jĂ critiquĂ© le fanatisme et l'intolĂ©rance, prĂ©parant les esprits Ă une remise en cause du pouvoir temporel de l'Ăglise. DĂšs l'ouverture des Ătats gĂ©nĂ©raux en mai 1789, une partie du bas clergĂ© se rallie au Tiers-Ătat, jouant un rĂŽle dĂ©cisif dans la proclamation de l'AssemblĂ©e nationale. Ă ce stade, la RĂ©volution n'est pas anti-religieuse ; elle souhaite simplement mettre fin aux abus. Pourtant, la nĂ©cessitĂ© financiĂšre va rapidement prĂ©cipiter les Ă©vĂ©nements et transformer la rĂ©forme en conflit ouvert.
đ La nationalisation des biens du clergĂ©
Face Ă la dette colossale du royaume, l'AssemblĂ©e nationale cherche des liquiditĂ©s urgentes. Le 2 novembre 1789, sur une proposition de l'Ă©vĂȘque Talleyrand, les dĂ©putĂ©s votent la mise Ă disposition des biens du clergĂ© Ă la Nation. C'est un tournant majeur : l'Ăglise perd son autonomie financiĂšre et ses terres, qui serviront de gage pour l'Ă©mission des assignats, la nouvelle monnaie rĂ©volutionnaire. En contrepartie, l'Ătat s'engage Ă salarier les ministres du culte et Ă pourvoir aux frais de l'Ăglise et Ă l'assistance des pauvres.
Cette mesure, bien que motivĂ©e par l'Ă©conomie, bouleverse la structure sociale. Elle prive l'Ăglise de ses moyens d'action traditionnels (hĂŽpitaux, Ă©coles) et transforme les prĂȘtres en quasi-fonctionnaires. La vente des "biens nationaux" commence, profitant surtout Ă la bourgeoisie et Ă une partie de la paysannerie aisĂ©e, ce qui attache durablement ces catĂ©gories sociales Ă la RĂ©volution. Mais pour le clergĂ©, c'est une spoliation qui inquiĂšte et commence Ă diviser les consciences, d'autant que le pape Pie VI observe ces changements avec une hostilitĂ© grandissante.
đ La Constitution civile du clergĂ© : le point de non-retour
La rĂ©forme ne s'arrĂȘte pas aux finances. Les dĂ©putĂ©s, imprĂ©gnĂ©s de l'esprit gallican (l'idĂ©e d'une Ăglise de France autonome du pape), veulent rĂ©organiser l'institution ecclĂ©siastique pour l'adapter au nouveau dĂ©coupage administratif. Le 12 juillet 1790, l'AssemblĂ©e adopte la Constitution civile du clergĂ©. Ce texte redessine la carte religieuse : les diocĂšses correspondent dĂ©sormais aux 83 dĂ©partements, rĂ©duisant drastiquement le nombre d'Ă©vĂȘques. Plus radical encore, les Ă©vĂȘques et les curĂ©s doivent dĂ©sormais ĂȘtre Ă©lus par les citoyens, qu'ils soient catholiques, protestants ou athĂ©es.
Le pape n'est plus consultĂ© pour l'investiture des Ă©vĂȘques, il est simplement informĂ©. C'est une rupture thĂ©ologique et hiĂ©rarchique majeure. Le roi Louis XVI, pieux catholique, sanctionne le texte la mort dans l'Ăąme, espĂ©rant Ă©viter le pire. Mais cette ingĂ©rence de l'Ătat dans l'organisation spirituelle de l'Ăglise est inacceptable pour Rome. La RĂ©volution, qui voulait rationaliser l'Ăglise, est en train de provoquer involontairement un schisme qui va dĂ©chirer la France pendant plus d'une dĂ©cennie.
⥠Le schisme : prĂȘtres jureurs contre prĂȘtres rĂ©fractaires (1791-1792)
đ Le serment de la discorde
Devant les rĂ©sistances du clergĂ© Ă appliquer la Constitution civile, l'AssemblĂ©e nationale exige, le 27 novembre 1790, que tous les ecclĂ©siastiques prĂȘtent un serment de fidĂ©litĂ© « Ă la Nation, Ă la Loi et au Roi » et s'engagent Ă maintenir la Constitution dĂ©crĂ©tĂ©e par l'AssemblĂ©e. C'est l'Ă©tincelle qui met le feu aux poudres. Ce serment oblige chaque prĂȘtre Ă choisir entre son obĂ©issance Ă Rome et sa loyautĂ© envers la France rĂ©volutionnaire. Le corps clĂ©rical se fracture alors en deux camps irrĂ©conciliables.
D'un cĂŽtĂ©, les prĂȘtres jureurs (ou constitutionnels) prĂȘtent serment, souvent par conviction rĂ©publicaine ou pour ne pas abandonner leurs paroissiens. Ils sont majoritaires dans le Bassin parisien et le Centre. De l'autre, les prĂȘtres rĂ©fractaires refusent le serment au nom de la fidĂ©litĂ© au pape. Ils sont trĂšs nombreux dans l'Ouest (Bretagne, VendĂ©e), le Nord et le Midi. Cette division coupe la France religieuse en deux et transforme la question religieuse en question politique : refuser le serment devient un acte de contre-rĂ©volution.
đ La condamnation du Pape et la radicalisation
Au printemps 1791, le pape Pie VI condamne officiellement la Constitution civile du clergĂ© et qualifie le serment de sacrilĂšge. Cette intervention papale durcit les positions. Les prĂȘtres jureurs sont excommuniĂ©s par Rome, tandis que les rĂ©fractaires sont suspectĂ©s de trahison par les patriotes. Les fidĂšles eux-mĂȘmes sont divisĂ©s : faut-il suivre le « bon prĂȘtre » (le rĂ©fractaire) qui cĂ©lĂšbre la messe en cachette, ou le prĂȘtre officiel (le jureur) installĂ© par l'administration ? Des bagarres Ă©clatent devant les Ă©glises, et les femmes jouent souvent un rĂŽle clĂ© dans la dĂ©fense des rĂ©fractaires.
L'AssemblĂ©e lĂ©gislative, Ă©lue en 1791, adopte des mesures de plus en plus rĂ©pressives contre les rĂ©fractaires, considĂ©rĂ©s comme des agents de l'Ă©tranger et de l'aristocratie. Le lien entre religion et contre-rĂ©volution se renforce. La fuite du roi Ă Varennes (juin 1791) et la guerre dĂ©clarĂ©e en avril 1792 accentuent la paranoĂŻa : les prĂȘtres rĂ©fractaires sont accusĂ©s de pactiser avec les autrichiens et les Ă©migrĂ©s. C'est dans ce climat de suspicion gĂ©nĂ©ralisĂ©e que la monarchie chute le 10 aoĂ»t 1792.
đ Les premiers massacres et l'escalade de la violence
La chute de la royautĂ© entraĂźne une flambĂ©e de violence anticlericale. Lors des massacres de Septembre 1792, dans les prisons parisiennes, prĂšs de 300 prĂȘtres (dont trois Ă©vĂȘques) sont assassinĂ©s par les sans-culottes aprĂšs des simulacres de jugement. Ils sont les premiĂšres victimes de masse de cette haine religieuse qui monte. ParallĂšlement, l'Ătat civil est laĂŻcisĂ© : l'enregistrement des naissances, mariages et dĂ©cĂšs est retirĂ© Ă l'Ăglise pour ĂȘtre confiĂ© aux mairies. Le divorce est autorisĂ©, brisant le dogme de l'indissolubilitĂ© du mariage.
Dans l'Ouest de la France, la persĂ©cution des prĂȘtres rĂ©fractaires est l'une des causes principales du soulĂšvement de la VendĂ©e en 1793. Les paysans prennent les armes pour dĂ©fendre leurs « bons prĂȘtres » contre les « bleus » rĂ©publicains. La guerre civile qui s'ensuit est d'une fĂ©rocitĂ© inouĂŻe, mĂȘlant revendications religieuses, sociales et royalistes. Ă ce stade, le conflit entre Religion et RĂ©volution française n'est plus seulement lĂ©gislatif ou verbal, c'est une guerre totale.
đ„ La dĂ©christianisation violente de l'an II (1793-1794)
đ L'offensive des HĂ©bertistes et la Terreur religieuse
Ă partir de l'automne 1793, sous la pression des sans-culottes les plus radicaux et des HĂ©bertistes (partisans de Jacques-RenĂ© HĂ©bert), un mouvement de dĂ©christianisation spontanĂ© puis organisĂ© se propage en France. L'objectif n'est plus seulement de contrĂŽler l'Ăglise, mais d'anĂ©antir le catholicisme, considĂ©rĂ© comme une superstition incompatible avec la RĂ©publique. Des reprĂ©sentants en mission, comme FouchĂ© dans la NiĂšvre, ordonnent la fermeture des Ă©glises, la destruction des croix et des calvaires, et l'interdiction du culte extĂ©rieur.
On assiste Ă des scĂšnes de vandalisme : les statues des saints sont dĂ©capitĂ©es, les cloches sont fondues pour faire des canons, les objets sacrĂ©s (calices, ostensoirs) sont pillĂ©s ou tournĂ©s en dĂ©rision. Des « mascarades » antireligieuses sont organisĂ©es : on promĂšne des Ăąnes vĂȘtus d'habits Ă©piscopaux pour se moquer de la hiĂ©rarchie catholique. L'abbĂ© GrĂ©goire, pourtant Ă©vĂȘque constitutionnel et rĂ©publicain convaincu, invente le terme de « vandalisme » pour dĂ©noncer ces destructions aveugles du patrimoine national. Tu peux explorer des gravures d'Ă©poque sur ce thĂšme via le site Gallica de la BNF.
đ Le calendrier rĂ©publicain : changer le temps pour changer les esprits
L'une des tentatives les plus audacieuses pour effacer l'empreinte chrĂ©tienne est l'adoption du calendrier rĂ©publicain (ou rĂ©volutionnaire) en octobre 1793. Il s'agit de rompre avec le temps grĂ©gorien rythmĂ© par les dimanches et les fĂȘtes religieuses. L'annĂ©e commence dĂ©sormais Ă l'Ă©quinoxe d'automne (22 septembre, proclamation de la RĂ©publique). Les mois changent de nom pour Ă©voquer la nature (VendĂ©miaire, Brumaire, FlorĂ©al...) et sont divisĂ©s en trois dĂ©cades de dix jours.
Le décadi remplace le dimanche. Ce changement a un impact concret sur la vie des Français : les ouvriers doivent travailler neuf jours avant de se reposer, contre six auparavant, ce qui est trÚs impopulaire. Les prénoms de saints sont bannis de l'état civil, remplacés par des noms de plantes, d'outils ou de héros antiques (Brutus, Gracchus). C'est une tentative de remodelage total de la culture quotidienne. Pour comprendre l'ampleur de ces changements, il est utile de se référer aux ressources pédagogiques de Lumni.
đ La persĂ©cution des prĂȘtres constitutionnels
Le fait nouveau de la dĂ©christianisation de l'an II est qu'elle ne vise plus seulement les rĂ©fractaires. Les prĂȘtres constitutionnels, pourtant loyaux Ă la RĂ©publique, sont eux aussi suspectĂ©s. On les pousse Ă l'abdication, c'est-Ă -dire Ă renoncer Ă leur sacerdoce. Des milliers de prĂȘtres « dĂ©prĂȘtrisent », souvent sous la contrainte ou la menace de la guillotine, et certains se marient pour prouver leur patriotisme. Les Ă©glises sont transformĂ©es en temples de la Raison, en entrepĂŽts de salpĂȘtre ou en Ă©curies.
Cette pĂ©riode est traumatisante pour une grande partie de la population rurale, profondĂ©ment attachĂ©e Ă ses rites. La dĂ©christianisation forcĂ©e coupe la Convention de sa base populaire dans de nombreuses rĂ©gions. Elle crĂ©e un climat de peur et de clandestinitĂ© : on cĂ©lĂšbre la messe la nuit, dans les bois ou les granges, renouant avec l'esprit des Guerres de religion ou de l'exil des protestants aprĂšs la RĂ©vocation de l'Ădit de Nantes.
đœ La Raison et l'Ătre suprĂȘme : les nouveaux dieux de la RĂ©publique
đ Le Culte de la Raison : l'athĂ©isme militant
Pour combler le vide laissĂ© par la suppression du catholicisme, les rĂ©volutionnaires tentent d'instaurer de nouveaux cultes civiques. Le premier est le Culte de la Raison, promu par les HĂ©bertistes Ă l'automne 1793. C'est un culte athĂ©e, anthropocentrique, qui cĂ©lĂšbre la libertĂ© et l'intellect humain libĂ©rĂ© de la superstition. La cĂ©rĂ©monie la plus cĂ©lĂšbre a lieu Ă Notre-Dame de Paris le 10 novembre 1793 : une chanteuse d'opĂ©ra vĂȘtue Ă l'antique incarne la DĂ©esse Raison sur une montagne artificielle Ă©difiĂ©e dans le chĆur de la cathĂ©drale.
Ces cérémonies sont souvent perçues comme des carnavals désordonnés par la population et choquent une partie des députés, dont Robespierre. Pour lui, le Culte de la Raison est une erreur politique et morale : l'athéisme est « aristocratique », car le peuple a besoin de croire en une justice divine et en l'immortalité de l'ùme pour rester vertueux. Robespierre craint aussi que cet athéisme agressif ne dresse toute l'Europe contre la France.
đ Robespierre et le Culte de l'Ătre suprĂȘme
Au printemps 1794, aprĂšs avoir Ă©liminĂ© les HĂ©bertistes, Maximilien de Robespierre impose sa vision dĂ©iste inspirĂ©e de Jean-Jacques Rousseau. Par le dĂ©cret du 18 florĂ©al an II (7 mai 1794), la Convention proclame : « Le peuple français reconnaĂźt l'existence de l'Ătre suprĂȘme et l'immortalitĂ© de l'Ăąme ». Ce n'est pas un retour au christianisme (JĂ©sus n'est pas mentionnĂ©), mais une religion civile et morale destinĂ©e Ă unifier la nation autour de valeurs rĂ©publicaines.
Le Culte de l'Ătre suprĂȘme vise Ă donner une assise spirituelle Ă la RĂ©publique. Il s'agit de sacraliser le patriotisme et la vertu. Contrairement au Culte de la Raison, dĂ©sordonnĂ© et athĂ©e, le culte de l'Ătre suprĂȘme se veut ordonnĂ©, sĂ©rieux et rassembleur. Il doit marquer la fin de la dĂ©christianisation violente et le retour Ă l'ordre moral.
đ La FĂȘte de l'Ătre suprĂȘme : l'apogĂ©e et la chute
Le point d'orgue de cette politique religieuse est la FĂȘte de l'Ătre suprĂȘme, cĂ©lĂ©brĂ©e le 20 prairial an II (8 juin 1794). OrganisĂ©e par le peintre Jacques-Louis David, elle est grandiose. Ă Paris, une immense procession part des Tuileries vers le Champ-de-Mars, oĂč une montagne symbolique a Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e. Robespierre, prĂ©sident de la Convention, marche en tĂȘte, visiblement isolĂ©, ce qui agace certains de ses collĂšgues qui l'accusent de vouloir devenir le « pontife » de la RĂ©publique.
Si la fĂȘte est un succĂšs populaire indĂ©niable (le peuple a besoin de rites et de concorde), elle marque paradoxalement le dĂ©but de la chute de Robespierre. Les railleries fusent dans les rangs des dĂ©putĂ©s, inquiets de son pouvoir absolu. Moins de deux mois plus tard, le 9 thermidor, l'Incorruptible tombe. Avec lui, le Culte de l'Ătre suprĂȘme perd son principal promoteur et tombe rapidement en dĂ©suĂ©tude, mĂȘme si les sentiments religieux, eux, n'ont pas disparu.
âïž Vers une premiĂšre sĂ©paration et l'apaisement (1795-1799)
đ La fin des cultes d'Ătat et la loi de 1795
AprĂšs la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne met fin au financement des cultes. Le dĂ©cret du 21 fĂ©vrier 1795 (3 ventĂŽse an III) instaure pour la premiĂšre fois en France une forme de sĂ©paration de l'Ăglise et de l'Ătat. La RĂ©publique ne salarie plus aucun culte, mais elle garantit le libre exercice de tous, Ă condition qu'ils restent dans la sphĂšre privĂ©e ou dans les Ă©difices religieux, sans signes extĂ©rieurs ostentatoires (pas de processions, pas de cloches).
Cette mesure est dictĂ©e par les caisses vides de l'Ătat plus que par une idĂ©ologie libĂ©rale, mais elle permet une certaine dĂ©tente. Les Ă©glises rouvrent peu Ă peu, souvent partagĂ©es entre plusieurs cultes (catholiques, thĂ©ophilanthropes, culte dĂ©cadaires). C'est une pĂ©riode de confusion mais aussi de renaissance religieuse spontanĂ©e. Les fidĂšles rĂ©clament le retour de leurs anciens curĂ©s, et le catholicisme, que l'on croyait mort, montre une vitalitĂ© surprenante.
đ Le Directoire : entre tolĂ©rance et rĂ©pression
Sous le Directoire (1795-1799), la politique religieuse oscille constamment au grĂ© des coups d'Ătat. TantĂŽt le pouvoir ferme les yeux sur le retour des rĂ©fractaires, tantĂŽt il rĂ©active les lois rĂ©pressives (notamment aprĂšs le coup d'Ătat de Fructidor en 1797). On exige de nouveau des serments de « haine Ă la royautĂ© » que beaucoup de prĂȘtres refusent. Des centaines de prĂȘtres sont dĂ©portĂ©s en Guyane (la « guillotine sĂšche ») ou entassĂ©s sur des pontons Ă Rochefort.
ParallĂšlement, le Directoire tente de promouvoir la ThĂ©ophilanthropie, un nouveau culte dĂ©iste assez fade, ou de relancer le culte dĂ©cadaire pour concurrencer le dimanche catholique. Mais ces tentatives administratives Ă©chouent face Ă l'ancrage profond du catholicisme romain. Le peuple boude les fĂȘtes rĂ©publicaines froides et officielles pour retourner Ă la messe.
đ L'impasse religieuse Ă la veille du Consulat
Ă la fin de la dĂ©cennie rĂ©volutionnaire, la situation religieuse est chaotique. L'Ăglise constitutionnelle est moribonde, discrĂ©ditĂ©e et sans ressources. L'Ăglise rĂ©fractaire est populaire mais clandestine et traquĂ©e. La France est couverte de ruines religieuses (abbayes vendues comme carriĂšres de pierre, comme Cluny). L'Ătat est incapable d'imposer ses cultes de substitution mais ne parvient pas Ă Ă©radiquer l'ancienne foi.
C'est dans ce contexte de lassitude gĂ©nĂ©rale que le gĂ©nĂ©ral Bonaparte prend le pouvoir en 1799. Pragmatique, il comprend vite que la paix civile est impossible sans la paix religieuse. Il sait que pour gouverner les Français, il faut rĂ©gler le conflit avec Rome. Cela ouvrira la voie au Concordat de 1801, qui scellera la rĂ©conciliation, mais au prix d'un contrĂŽle strict de l'Ătat sur l'Ăglise.
đ HĂ©ritage et impact sur la sociĂ©tĂ© française
đ La naissance de la laĂŻcitĂ© Ă la française
La RĂ©volution française a posĂ© les jalons de la laĂŻcitĂ© moderne, mĂȘme si le terme n'existait pas encore. Pour la premiĂšre fois, l'Ătat s'est affranchi de la tutelle religieuse, a instaurĂ© l'Ă©tat civil laĂŻc et a rendu le mariage civil obligatoire avant le mariage religieux. L'idĂ©e que la religion est une affaire privĂ©e et que la loi est au-dessus des dogmes est un hĂ©ritage direct de cette pĂ©riode. Les dĂ©bats violents de la RĂ©volution ont forgĂ© une mĂ©fiance durable des rĂ©publicains envers l'Ăglise catholique, considĂ©rĂ©e comme une force politique rĂ©actionnaire.
đ Les « Deux Frances »
Le conflit religieux de la Révolution a créé une fracture durable dans la société française, souvent appelée la guerre des « Deux Frances ». D'un cÎté, la France catholique, conservatrice et souvent monarchiste ; de l'autre, la France républicaine, laïque et anticléricale. Cette opposition structurera la vie politique française tout au long du XIXe siÚcle et jusqu'à la loi de 1905. L'expérience traumatisante de la déchristianisation explique aussi la virulence de l'anticléricalisme français, unique en Europe.
đ Un patrimoine transformĂ© et mutilĂ©
L'impact physique sur le territoire est immense. De nombreuses Ă©glises et abbayes ont disparu ou ont Ă©tĂ© transformĂ©es. Mais paradoxalement, ce « vandalisme » a fait naĂźtre la notion de patrimoine national. C'est pour protĂ©ger les Ćuvres d'art saisies au clergĂ© que sont créés les premiers musĂ©es, dont le MusĂ©um central des arts (futur MusĂ©e du Louvre) en 1793. L'Ătat prend conscience qu'il doit conserver les monuments, non plus pour leur valeur religieuse, mais pour leur valeur historique et artistique. Tu peux approfondir cette notion de patrimoine via les archives du MinistĂšre de la Culture.
đ§ Ă retenir sur Religion et RĂ©volution française
- La rupture commence en 1789-1790 avec la nationalisation des biens du clergé et la Constitution civile du clergé.
- Le serment exigé divise le clergé en deux camps : les jureurs (fidÚles à la Révolution) et les réfractaires (fidÚles au Pape).
- La Terreur (1793-1794) est marquée par une déchristianisation violente : fermeture d'églises, calendrier républicain et persécutions.
- Robespierre tente d'instaurer le Culte de l'Ătre suprĂȘme pour remplacer le catholicisme et l'athĂ©isme, mais cela Ă©choue aprĂšs sa mort.
â FAQ : Questions frĂ©quentes sur la religion sous la RĂ©volution
đ§© Quelle est la diffĂ©rence entre le culte de la Raison et l'Ătre suprĂȘme ?
Le Culte de la Raison (1793) est athĂ©e et rationaliste, promu par les HĂ©bertistes. Le Culte de l'Ătre suprĂȘme (1794), voulu par Robespierre, est dĂ©iste : il reconnaĂźt un dieu crĂ©ateur et l'immortalitĂ© de l'Ăąme, jugĂ©s nĂ©cessaires Ă la vertu morale.
𧩠Pourquoi le calendrier républicain a-t-il été créé ?
Il visait Ă effacer les rythmes chrĂ©tiens (dimanche, saints, fĂȘtes religieuses) de la vie quotidienne des Français et Ă instaurer une nouvelle Ăšre fondĂ©e sur la Nature et la Raison. Il a Ă©tĂ© utilisĂ© officiellement jusqu'en 1806.
đ§© Qu'est-ce qu'un prĂȘtre rĂ©fractaire ?
C'est un prĂȘtre qui a refusĂ© de prĂȘter le serment de fidĂ©litĂ© Ă la Constitution civile du clergĂ© condamnĂ©e par le Pape. ConsidĂ©rĂ©s comme des ennemis de la RĂ©volution, ils ont Ă©tĂ© pourchassĂ©s, emprisonnĂ©s ou exĂ©cutĂ©s, surtout sous la Terreur.
