đŻ Pourquoi les crises de lâUnion europĂ©enne sont-elles au cĆur du programme ?
L'histoire de la construction communautaire ne peut se comprendre sans analyser les nombreuses crises de lâUnion europĂ©enne qui ont rythmĂ© son Ă©volution depuis les annĂ©es 1950. En effet, Jean Monnet, l'un des pĂšres fondateurs, affirmait prophĂ©tiquement que l'Europe se ferait dans les crises et qu'elle serait la somme des solutions apportĂ©es Ă ces crises. Comprendre ces turbulences, qu'elles soient politiques, Ă©conomiques ou migratoires, est donc indispensable pour saisir comment l'UE s'est transformĂ©e, passant d'une simple communautĂ© Ă©conomique Ă un acteur gĂ©opolitique complexe, naviguant entre fĂ©dĂ©ralisme et souverainetĂ© nationale.
đ Poursuivons avec le premier chapitre pour bien comprendre le contexte de ce thĂšme.
đ§ Les premiĂšres secousses politiques : de l'Ă©chec de la CED Ă la « chaise vide » (1954-1984)
đ L'Ă©chec fondateur de la CommunautĂ© EuropĂ©enne de DĂ©fense (1954)
Bien avant que l'on ne parle des crises de lâUnion europĂ©enne modernes, la construction communautaire a failli s'arrĂȘter net dĂšs ses dĂ©buts. Au dĂ©but des annĂ©es 1950, alors que la Guerre froide s'intensifie, la question du rĂ©armement de l'Allemagne de l'Ouest se pose avec acuitĂ©. Pour encadrer ce rĂ©armement sans recrĂ©er une armĂ©e allemande autonome, la France propose la crĂ©ation d'une CommunautĂ© EuropĂ©enne de DĂ©fense (CED). Ce projet visait Ă crĂ©er une armĂ©e europĂ©enne supranationale. Cependant, ce projet divise profondĂ©ment la classe politique française, entre les fĂ©dĂ©ralistes partisans de l'intĂ©gration et les souverainistes (gaullistes et communistes) qui refusent cet abandon de souverainetĂ© militaire. C'est une crise majeure car elle touche au cĆur rĂ©galien des Ătats.
Le 30 aoĂ»t 1954, l'AssemblĂ©e nationale française rejette le traitĂ© de la CED. C'est un coup de tonnerre diplomatique. Cet Ă©chec marque un coup d'arrĂȘt brutal Ă l'intĂ©gration politique et militaire de l'Europe pour plusieurs dĂ©cennies. Pour comprendre comment l'Europe a dĂ» se rĂ©inventer aprĂšs cet Ă©chec, en se concentrant d'abord sur l'Ă©conomie, je t'invite Ă consulter l'article sur la CECA et les fondements Ă©conomiques. L'Europe a dĂ» faire le deuil d'une union politique rapide pour se concentrer sur le marchĂ© commun, une stratĂ©gie des « petits pas » qui s'avĂ©rera payante mais plus lente.
đ La crise de la « chaise vide » (1965-1966)
Une dĂ©cennie plus tard, la CommunautĂ© Ăconomique EuropĂ©enne (CEE) traverse l'une de ses crises institutionnelles les plus cĂ©lĂšbres. Le gĂ©nĂ©ral de Gaulle, revenu au pouvoir en France, s'oppose Ă la vision fĂ©dĂ©raliste de la Commission europĂ©enne prĂ©sidĂ©e par Walter Hallstein. Le conflit porte sur le financement de la Politique Agricole Commune (PAC) et, surtout, sur le passage au vote Ă la majoritĂ© qualifiĂ©e au Conseil des ministres, qui supprimerait le droit de veto des Ătats membres. De Gaulle refuse catĂ©goriquement que la France puisse ĂȘtre mise en minoritĂ© sur des sujets qu'il juge d'intĂ©rĂȘt national vital.
En signe de protestation, la France dĂ©cide de boycotter les rĂ©unions des institutions europĂ©ennes Ă partir de juillet 1965. C'est la politique de la « chaise vide ». Pendant six mois, la CEE est paralysĂ©e, incapable de prendre des dĂ©cisions majeures. Cette crise se rĂ©sout finalement par le Compromis de Luxembourg en janvier 1966. Ce texte, bien que n'ayant pas de valeur juridique de traitĂ©, instaure une rĂšgle politique : si un Ătat estime que ses « intĂ©rĂȘts trĂšs importants » sont en jeu, la discussion doit continuer jusqu'Ă obtenir un accord unanime. De fait, cela maintient le droit de veto national, freinant l'intĂ©gration supranationale pendant des annĂ©es.
đ Le blocage budgĂ©taire britannique (1979-1984)
L'entrée du Royaume-Uni dans la CEE en 1973 apporte une nouvelle dynamique, mais aussi de nouvelles tensions qui culminent au début des années 1980. La PremiÚre ministre britannique, Margaret Thatcher, estime que son pays contribue trop au budget communautaire par rapport à ce qu'il en reçoit, notamment parce que le Royaume-Uni bénéficie peu de la PAC (qui absorbe alors la majorité du budget). Sa phrase célÚbre, « I want my money back », prononcée lors du sommet de Dublin en 1979, symbolise cette intransigeance. Cette revendication paralyse les conseils européens successifs, transformant les sommets en marchandages comptables interminables.
La résolution de cette crise n'intervient qu'au Conseil européen de Fontainebleau en juin 1984, sous l'impulsion de François Mitterrand et d'Helmut Kohl. Un accord est trouvé accordant au Royaume-Uni un « rabais » (ou chÚque britannique) sur sa contribution. Si cette crise est résolue, elle installe durablement l'idée d'une « Europe à la carte » et renforce la méfiance britannique envers les institutions, préfigurant, bien des décennies plus tard, les débats sur le Brexit.
âïž Crises institutionnelles et identitaires : le difficile passage Ă l'Union politique (1990-2005)
đ L'impuissance face aux guerres de Yougoslavie (1991-1999)
Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, l'Europe nourrit de grandes ambitions politiques. Le traitĂ© de Maastricht, signĂ© en 1992, crĂ©e l'Union europĂ©enne et instaure une Politique ĂtrangĂšre et de SĂ©curitĂ© Commune (PESC). Cependant, l'Ă©clatement de la Yougoslavie Ă la mĂȘme pĂ©riode met tragiquement Ă l'Ă©preuve cette nouvelle ambition. Alors que la guerre fait rage aux portes de l'UE, les EuropĂ©ens se rĂ©vĂšlent incapables de parler d'une seule voix ou d'intervenir militairement de maniĂšre efficace pour arrĂȘter les massacres. Cette impuissance est vĂ©cue comme une humiliation morale et politique.
C'est finalement l'intervention de l'OTAN et des Ătats-Unis qui met fin aux conflits en Bosnie puis au Kosovo. Cette crise rĂ©vĂšle le fossĂ© immense entre la puissance Ă©conomique de l'UE et sa faiblesse politique et militaire. Elle souligne la difficultĂ© de construire une diplomatie commune entre des Ătats aux intĂ©rĂȘts et aux traditions diplomatiques divergents (comme l'Allemagne et la France vis-Ă -vis des Balkans). Pour mieux saisir l'architecture prĂ©vue par les textes, tu peux te rĂ©fĂ©rer Ă l'article sur les traitĂ©s fondateurs de l'Europe.
đ La dĂ©mission de la Commission Santer (1999)
En mars 1999, l'Union européenne traverse une crise institutionnelle inédite qui touche l'exécutif européen. La Commission européenne, présidée par le Luxembourgeois Jacques Santer, est accusée de mauvaise gestion, de népotisme et de fraude par un comité d'experts indépendants mandaté par le Parlement européen. Le rapport est accablant, soulignant une perte de contrÎle de l'administration. Menacée d'une motion de censure par le Parlement (ce qui serait une premiÚre historique), l'intégralité du collÚge des commissaires préfÚre démissionner collectivement.
Cet événement est capital car il marque l'affirmation du pouvoir du Parlement européen face à la Commission. C'est une crise de croissance démocratique : les députés européens, élus au suffrage universel direct, exercent enfin leur pouvoir de contrÎle politique. Cela entraßne une réforme profonde du fonctionnement de la Commission, mais laisse aussi une trace de méfiance dans l'opinion publique concernant la technocratie bruxelloise.
đ Le rejet du TraitĂ© Constitutionnel EuropĂ©en (2005)
Au début des années 2000, pour adapter les institutions à l'élargissement vers l'Est, une Convention sur l'avenir de l'Europe rédige un projet de « Traité établissant une Constitution pour l'Europe ». Ce texte ambitieux vise à simplifier les traités et à donner une dimension plus politique à l'UE. Cependant, le processus de ratification se heurte à l'expression populaire. En mai et juin 2005, les électeurs français (54,67 % de non) et néerlandais (61,5 % de non) rejettent le texte par référendum. C'est un séisme politique, d'autant plus que la France est un pays fondateur.
Les raisons du « non » sont multiples : crainte d'une Europe trop libérale, peur du dumping social (symbolisée par la polémique sur le « plombier polonais »), ou encore sanction des gouvernements nationaux en place. Ce rejet plonge l'UE dans une « période de réflexion » de deux ans, qui est en réalité une période de paralysie. Cette crise ne sera surmontée qu'avec le Traité de Lisbonne en 2007, qui reprend l'essentiel des mécanismes institutionnels du projet avorté, mais sans la symbolique constitutionnelle (drapeau, hymne, mot "Constitution"). Cela a nourri un certain ressentiment chez les électeurs ayant l'impression que leur vote a été contourné.
đ La tempĂȘte Ă©conomique et financiĂšre : la zone euro au bord de l'implosion (2008-2015)
đ Des subprimes Ă la crise des dettes souveraines
La crise financiĂšre mondiale de 2008, nĂ©e aux Ătats-Unis avec les subprimes, se transforme rapidement en Europe en une crise des dettes souveraines. Ă partir de 2009, les marchĂ©s financiers commencent Ă douter de la capacitĂ© de certains Ătats membres de la zone euro Ă rembourser leur dette publique. La GrĂšce est la premiĂšre touchĂ©e, rĂ©vĂ©lant un dĂ©ficit public bien plus Ă©levĂ© qu'annoncĂ©. La contagion menace ensuite l'Irlande, le Portugal, l'Espagne et mĂȘme l'Italie. L'acronyme pĂ©joratif « PIGS » apparaĂźt dans la presse anglo-saxonne pour dĂ©signer ces pays fragiles du Sud.
Cette crise rĂ©vĂšle les vices de fabrication de l'euro : une monnaie unique gĂ©rĂ©e par une Banque Centrale EuropĂ©enne (BCE), mais sans union budgĂ©taire ni fiscale commune. Les Ătats ne peuvent plus dĂ©valuer leur monnaie pour regagner en compĂ©titivitĂ©. La solidaritĂ© europĂ©enne tarde Ă se mettre en place, notamment en raison des rĂ©ticences de l'Allemagne et des pays du Nord, qui refusent de payer pour les « cigales » du Sud. Les taux d'emprunt pour la GrĂšce s'envolent Ă des niveaux insoutenables, menaçant l'existence mĂȘme de la zone euro.
đ L'austĂ©ritĂ© et la fracture Nord-Sud
Pour sauver les pays en difficulté et préserver l'euro, l'Union européenne, associée au FMI, met en place des plans de sauvetage conditionnés à des politiques d'austérité drastiques (baisses des salaires, des retraites, privatisations). En GrÚce, ces mesures provoquent une récession brutale, une explosion du chÎmage et une crise humanitaire. La population manifeste violemment, et le sentiment anti-européen grimpe en flÚche. L'Europe apparaßt alors non plus comme une protection, mais comme une machine à punir, incarnée par la « Troïka » (Commission, BCE, FMI).
Le point culminant de la crise survient Ă l'Ă©tĂ© 2015, lorsque le gouvernement grec d'Alexis Tsipras organise un rĂ©fĂ©rendum oĂč le peuple rejette le nouveau plan d'aide. Le « Grexit » (sortie de la GrĂšce de l'euro) semble imminent. Finalement, un accord de la derniĂšre chance est trouvĂ©, au prix de concessions immenses d'AthĂšnes. Cependant, le sauvetage de l'euro a un coĂ»t politique lourd : la fracture entre le Nord « vertueux » et le Sud « dĂ©pensier » s'est creusĂ©e, et la confiance dans le projet europĂ©en est Ă©branlĂ©e.
đ Le rĂŽle dĂ©cisif de la BCE : « Whatever it takes »
Au cĆur de la tourmente, c'est une institution non Ă©lue qui va jouer le rĂŽle de pompier principal : la Banque Centrale EuropĂ©enne. En juillet 2012, alors que la spĂ©culation fait rage contre l'euro, le prĂ©sident de la BCE, Mario Draghi, prononce une phrase devenue historique : « Within our mandate, the ECB is ready to do whatever it takes to preserve the euro. And believe me, it will be enough. » (« La BCE est prĂȘte Ă faire tout ce qu'il faudra pour prĂ©server l'euro. »).
Ces mots suffisent Ă calmer instantanĂ©ment les marchĂ©s financiers. Par la suite, la BCE met en Ćuvre des politiques monĂ©taires non conventionnelles (rachat massif de dettes publiques, taux d'intĂ©rĂȘt nĂ©gatifs) pour soutenir l'Ă©conomie. Si l'euro est sauvĂ©, cette action soulĂšve des dĂ©bats juridiques (notamment en Allemagne) sur les limites du mandat de la BCE. NĂ©anmoins, cette pĂ©riode a forcĂ© l'UE Ă crĂ©er de nouveaux outils de solidaritĂ©, comme le MĂ©canisme EuropĂ©en de StabilitĂ© (MES), jetant les bases d'une gouvernance Ă©conomique plus intĂ©grĂ©e.
đš Le dĂ©fi migratoire et la solidaritĂ© : l'espace Schengen en pĂ©ril (2015-2016)
đ L'arrivĂ©e massive de rĂ©fugiĂ©s et l'Ă©chec de Dublin
Alors que l'Europe panse encore ses plaies Ă©conomiques, elle est confrontĂ©e en 2015 Ă une crise migratoire sans prĂ©cĂ©dent depuis la Seconde Guerre mondiale. Fuyant la guerre civile en Syrie, l'instabilitĂ© en Irak ou en Afghanistan, plus d'un million de rĂ©fugiĂ©s et migrants tentent de rejoindre l'Europe, empruntant souvent des routes maritimes pĂ©rilleuses en MĂ©diterranĂ©e. Les images tragiques de naufrages Ă©meuvent l'opinion mondiale. Ces arrivĂ©es massives mettent en Ă©chec le RĂšglement de Dublin, qui prĂ©voit que la demande d'asile doit ĂȘtre traitĂ©e par le premier pays d'entrĂ©e dans l'UE (souvent l'Italie ou la GrĂšce).
La GrĂšce et l'Italie, dĂ©bordĂ©es, ne peuvent plus gĂ©rer les flux. Les frontiĂšres intĂ©rieures de l'espace Schengen, censĂ©es ĂȘtre ouvertes, sont rĂ©tablies par plusieurs pays pour bloquer le passage des migrants. C'est l'un des piliers fondamentaux de la construction europĂ©enne, la libre circulation des personnes, qui vacille. L'Union europĂ©enne peine Ă apporter une rĂ©ponse collective, chaque Ătat rĂ©agissant selon ses propres intĂ©rĂȘts Ă©lectoraux et sa situation gĂ©ographique.
đ « Wir schaffen das » et la fracture Est-Ouest
En août 2015, la chanceliÚre allemande Angela Merkel prend la décision historique d'ouvrir les frontiÚres de l'Allemagne aux réfugiés bloqués en Hongrie, prononçant sa phrase célÚbre : « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons »). Si cette décision est saluée par les humanitaires, elle provoque une onde de choc politique en Europe. Pour répartir l'effort, la Commission européenne propose un systÚme de quotas obligatoires pour relocaliser les réfugiés dans les différents pays membres.
Cette proposition se heurte à l'opposition virulente des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchÚque, Slovaquie). Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbån, refuse le multiculturalisme et érige des clÎtures à ses frontiÚres. Cette crise révÚle une fracture profonde, non plus économique comme lors de la crise de l'euro, mais culturelle et valoraire, entre une Europe de l'Ouest attachée aux droits de l'homme et une Europe centrale soucieuse de son identité ethnique et nationale. Pour mieux comprendre ces dynamiques géographiques, l'article sur les élargissements successifs est une ressource clé.
đ L'accord controversĂ© avec la Turquie
Incapable de s'accorder sur une politique d'accueil interne solidaire, l'Union europĂ©enne choisit d'externaliser la gestion de la crise. En mars 2016, elle signe un accord avec la Turquie. En Ă©change d'une aide financiĂšre de 6 milliards d'euros et de promesses politiques, Ankara s'engage Ă reprendre les migrants irrĂ©guliers arrivĂ©s en GrĂšce et Ă empĂȘcher les dĂ©parts depuis ses cĂŽtes. Cet accord permet de rĂ©duire drastiquement les arrivĂ©es par la route des Balkans.
Cependant, cet accord est vivement critiquĂ© par les ONG de dĂ©fense des droits de l'homme, qui dĂ©noncent un marchandage indigne et la prĂ©caritĂ© des conditions de vie des rĂ©fugiĂ©s en Turquie. De plus, il place l'UE dans une position de dĂ©pendance gĂ©opolitique vis-Ă -vis du prĂ©sident turc ErdoÄan, qui n'hĂ©sitera pas par la suite Ă utiliser la menace migratoire comme un levier de pression diplomatique sur l'Europe.
đ DĂ©sintĂ©gration et contestation interne : Brexit et Ătat de droit (2016-2020)
đ Le choc du Brexit : la premiĂšre contraction de l'Union
Le 23 juin 2016 marque une rupture historique : pour la premiĂšre fois, un Ătat membre dĂ©cide de quitter l'Union europĂ©enne. Lors d'un rĂ©fĂ©rendum, 51,9 % des Britanniques votent pour le « Leave ». Ce rĂ©sultat est le fruit de dĂ©cennies d'euroscepticisme britannique, mais aussi d'une campagne populiste axĂ©e sur la reprise de contrĂŽle des frontiĂšres (« Take back control ») et le rejet de l'immigration intra-europĂ©enne. C'est un camouflet pour l'idĂ©e d'une construction europĂ©enne irrĂ©versible.
Les nĂ©gociations de sortie sont longues, complexes et douloureuses, durant quatre ans. Elles portent sur la facture du divorce, le sort des citoyens expatriĂ©s et surtout la dĂ©licate question de la frontiĂšre irlandaise. Le Brexit devient effectif le 31 janvier 2020. Si la catastrophe Ă©conomique annoncĂ©e pour le Royaume-Uni n'est pas immĂ©diate, les consĂ©quences Ă long terme sont lourdes. Paradoxalement, le Brexit a ressoudĂ© les 27 autres Ătats membres, qui sont restĂ©s unis face Ă Londres pendant les nĂ©gociations. Tu trouveras une analyse dĂ©taillĂ©e de cet Ă©vĂ©nement dans l'article satellite dĂ©diĂ© au Brexit et ses consĂ©quences.
đ La crise de l'Ătat de droit : le dĂ©fi illibĂ©ral
ParallĂšlement au Brexit, une autre menace existentielle Ă©merge de l'intĂ©rieur mĂȘme de l'Union : la remise en cause des valeurs dĂ©mocratiques fondamentales. En Pologne et en Hongrie, les gouvernements conservateurs et nationalistes mettent en Ćuvre des rĂ©formes qui affaiblissent l'indĂ©pendance de la justice, contrĂŽlent les mĂ©dias publics et restreignent les droits des minoritĂ©s (notamment LGBT). Ces dĂ©rives sont qualifiĂ©es de « dĂ©mocraties illibĂ©rales ».
L'UE se retrouve dĂ©munie face Ă ces violations de l'article 2 du TraitĂ© sur l'Union europĂ©enne. Elle dĂ©clenche l'article 7 (souvent appelĂ© l'« option nuclĂ©aire » institutionnelle) qui peut thĂ©oriquement priver un Ătat de ses droits de vote, mais la procĂ©dure requiert l'unanimitĂ©, ce qui permet Ă la Pologne et Ă la Hongrie de se protĂ©ger mutuellement. Cette crise pose la question de la nature mĂȘme de l'UE : est-ce seulement un marchĂ© unique ou une communautĂ© de valeurs ? En rĂ©ponse, l'UE a mis en place un mĂ©canisme de conditionnalitĂ© liant le versement des fonds europĂ©ens au respect de l'Ătat de droit, ouvrant un bras de fer financier inĂ©dit.
đ€ La « polycrise » rĂ©cente : pandĂ©mie, guerre et souverainetĂ© (2020-2024)
đ La pandĂ©mie de Covid-19 : du repli Ă la relance historique
Au printemps 2020, la pandĂ©mie de Covid-19 frappe l'Europe de plein fouet. La premiĂšre rĂ©action est dĂ©sastreuse : chaque Ătat ferme ses frontiĂšres sans concertation, et certains interdisent mĂȘme l'exportation de matĂ©riel mĂ©dical vers leurs voisins (l'Italie se sent abandonnĂ©e). Les « Ă©goĂŻsmes nationaux » semblent l'emporter. Cependant, face Ă l'ampleur du choc Ă©conomique et sanitaire, l'Union europĂ©enne opĂšre un virage spectaculaire en quelques mois.
D'une part, la Commission coordonne l'achat groupĂ© de vaccins pour les 27 pays, Ă©vitant une concurrence fratricide, bien que les dĂ©buts de la campagne de vaccination soient lents. D'autre part, et c'est une rĂ©volution, l'UE adopte en juillet 2020 un plan de relance historique de 750 milliards d'euros, baptisĂ© Next Generation EU. Pour la premiĂšre fois, les Ătats acceptent de s'endetter en commun massivement pour financer la reprise. L'Allemagne brise son tabou sur la mutualisation de la dette. La crise a agi, comme le prĂ©disait Monnet, comme un accĂ©lĂ©rateur d'intĂ©gration fĂ©dĂ©rale.
đ La guerre en Ukraine : le rĂ©veil gĂ©opolitique
Le 24 février 2022, l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine plonge l'Europe dans la guerre, à ses frontiÚres directes. Cette crise est un électrochoc stratégique. L'UE, souvent qualifiée de « géant économique mais nain politique », réagit avec une rapidité et une unité inattendues. Elle adopte des paquets de sanctions économiques massives contre la Russie, finance pour la premiÚre fois la livraison d'armes létales à un pays tiers (via la Facilité Européenne pour la Paix) et accorde le statut de candidat à l'adhésion à l'Ukraine et à la Moldavie.
Cette guerre oblige l'UE à repenser sa dépendance énergétique vis-à -vis du gaz russe, entraßnant une crise de l'énergie et une inflation record en 2022-2023. Elle pose aussi la question de la souveraineté européenne et de la défense commune, des thÚmes développés dans l'article sur l'union politique et la souveraineté. L'OTAN sort renforcée de cette crise (adhésion de la Finlande et de la SuÚde), mais l'UE tente de s'affirmer comme un pÎle de stabilité autonome.
đ Vers une Europe de la rĂ©silience ?
En conclusion, l'histoire des crises de lâUnion europĂ©enne montre une capacitĂ© d'adaptation remarquable. De la paralysie de la chaise vide Ă la gestion de la pandĂ©mie et de la guerre en Ukraine, l'UE a souvent frĂŽlĂ© le prĂ©cipice sans jamais tomber. Chaque crise a rĂ©vĂ©lĂ© des lacunes institutionnelles que les Ătats ont tentĂ© de combler par de nouveaux mĂ©canismes (SME, traitĂ©s, MES, dette commune). Si les crises nourrissent l'euroscepticisme et fatiguent les opinions publiques, elles sont aussi le moteur paradoxal de l'intĂ©gration. Aujourd'hui, l'UE n'est plus seulement un marchĂ©, mais une entitĂ© politique en construction permanente, forgĂ©e par la nĂ©cessitĂ© de rĂ©pondre collectivement aux dĂ©fis du XXIe siĂšcle.
đ§ Ă retenir sur les crises de l'Union europĂ©enne
- La crise de la CED (1954) et de la chaise vide (1965) montrent les résistances initiales face au supranationalisme et à la perte de souveraineté.
- Le rejet du Traité Constitutionnel (2005) marque une rupture de confiance entre les peuples et les institutions, conduisant au Traité de Lisbonne.
- La crise de la zone euro (2010-2015) a failli faire éclater la monnaie unique, sauvée par l'intervention de la BCE et des plans d'austérité contestés.
- Le Brexit (2016-2020) est la premiÚre désintégration de l'UE, tandis que la guerre en Ukraine (2022) relance l'Europe géopolitique et la défense commune.
â FAQ : Questions frĂ©quentes sur les crises de l'UE
𧩠Qu'est-ce que la politique de la « chaise vide » ?
C'est une crise survenue en 1965 oĂč le gĂ©nĂ©ral de Gaulle a dĂ©cidĂ© que la France ne participerait plus aux rĂ©unions du Conseil europĂ©en pour protester contre le passage au vote Ă la majoritĂ© et le renforcement des pouvoirs de la Commission. Elle s'est soldĂ©e par le Compromis de Luxembourg.
𧩠Pourquoi le rejet du traité de 2005 est-il important ?
Le rejet par la France et les Pays-Bas a stoppé l'élan fédéraliste et constitutionnel. Il a révélé le fossé grandissant entre les élites européennes et les citoyens, inquiets des conséquences sociales de l'Europe et de l'élargissement trop rapide.
𧩠Comment l'UE a-t-elle géré la crise du Covid-19 ?
AprÚs des débuts chaotiques marqués par le repli national, l'UE a mis en place des achats communs de vaccins et surtout un plan de relance inédit (Next Generation EU) financé par une dette commune, une avancée majeure vers le fédéralisme budgétaire.
