đŻ Pourquoi la DĂ©claration de 1789 est-elle emblĂ©matique en histoire ?
Imagine un monde oĂč ta naissance dĂ©cide de tout ton avenir, oĂč le simple fait d'ĂȘtre nĂ© roturier t'interdit l'accĂšs aux postes de pouvoir et t'Ă©crase sous les impĂŽts. C'est exactement la rĂ©alitĂ© de l'Ancien RĂ©gime que la DĂ©claration des droits de l'homme de 1789 est venue fracasser au dĂ©but de la RĂ©volution française. Ce texte n'est pas seulement un vieux parchemin poussiĂ©reux ; c'est l'acte de naissance de la citoyennetĂ© moderne, marquant le passage brutal des Français du statut de « sujets » soumis au roi Ă celui de « citoyens » libres et Ă©gaux. Pour bien comprendre comment la France a basculĂ© dans la modernitĂ© politique, il est indispensable de dissĂ©quer ce chef-d'Ćuvre juridique qui inspire encore aujourd'hui nos lois fondamentales.
đ Poursuivons avec le premier chapitre pour bien comprendre le contexte de ce thĂšme.
đ§ La crise de l'Ancien RĂ©gime et le contexte explosif de l'Ă©tĂ© 1789
đ Une monarchie absolue Ă bout de souffle
Pour saisir toute la portĂ©e rĂ©volutionnaire de la DĂ©claration des droits de l'homme de 1789, il faut d'abord se replonger dans l'atmosphĂšre Ă©lectrique de la fin du XVIIIe siĂšcle en France. Le royaume est dirigĂ© par Louis XVI, un monarque absolu de droit divin, ce qui signifie qu'il ne tient son pouvoir que de Dieu et n'a de comptes Ă rendre Ă personne. La sociĂ©tĂ© est figĂ©e dans une structure inĂ©galitaire stricte appelĂ©e la « sociĂ©tĂ© d'ordres ». D'un cĂŽtĂ©, la Noblesse et le ClergĂ© bĂ©nĂ©ficient d'immenses privilĂšges, notamment fiscaux et honorifiques. De l'autre, le Tiers-Ătat, qui reprĂ©sente environ 98 % de la population (paysans, bourgeois, artisans), supporte l'essentiel du poids de l'impĂŽt tout en Ă©tant exclu de la vie politique dĂ©cisionnelle.
Cette organisation sociale mĂ©diĂ©vale devient insupportable pour une bourgeoisie de plus en plus riche et Ă©duquĂ©e, qui aspire Ă participer aux affaires de l'Ătat. En parallĂšle, le royaume traverse une crise financiĂšre catastrophique, aggravĂ©e par le coĂ»t de l'aide apportĂ©e aux insurgĂ©s amĂ©ricains lors de la Guerre d'IndĂ©pendance. Les caisses sont vides, et les tentatives de rĂ©formes fiscales se heurtent Ă l'opposition systĂ©matique des privilĂ©giĂ©s (les Parlements). La faim tenaille Ă©galement le peuple suite aux mauvaises rĂ©coltes de 1788, crĂ©ant un climat social explosif oĂč la revendication de pain se mĂȘle rapidement Ă des exigences politiques de justice et d'Ă©galitĂ©.
Face Ă l'impasse, Louis XVI se rĂ©sout Ă convoquer les Ătats gĂ©nĂ©raux pour le mois de mai 1789, une assemblĂ©e qui n'avait pas Ă©tĂ© rĂ©unie depuis 1614. C'est dans ce contexte que les Français rĂ©digent les fameux Cahiers de dolĂ©ances. Ces documents sont fascinants car ils tĂ©moignent, avant mĂȘme l'Ă©clatement de la RĂ©volution, d'une soif immense de rĂ©formes. On y rĂ©clame dĂ©jĂ la fin de l'arbitraire royal, une constitution Ă©crite et la garantie des libertĂ©s individuelles. C'est le terreau sur lequel va fleurir la future DĂ©claration.
đ De la rĂ©volte juridique Ă la Grande Peur
Les Ă©vĂ©nements s'accĂ©lĂšrent brutalement au dĂ©but de l'Ă©tĂ© 1789. Les dĂ©putĂ©s du Tiers-Ătat, déçus par l'attitude du Roi qui refuse le vote par tĂȘte (qui leur donnerait la majoritĂ©), dĂ©cident de faire sĂ©cession. Le 17 juin 1789, ils se proclament AssemblĂ©e nationale, affirmant ainsi qu'ils reprĂ©sentent la nation entiĂšre et non plus un simple ordre. C'est un vĂ©ritable coup d'Ătat juridique : la souverainetĂ© passe du Roi Ă la Nation. Quelques jours plus tard, lors du cĂ©lĂšbre Serment du Jeu de paume le 20 juin, ils jurent de ne pas se sĂ©parer avant d'avoir donnĂ© une Constitution Ă la France. La nĂ©cessitĂ© d'une dĂ©claration des droits, en prĂ©ambule Ă cette future constitution, commence Ă s'imposer dans les esprits.
Cependant, la RĂ©volution ne reste pas confinĂ©e aux salons de Versailles. Le peuple de Paris, craignant une intervention militaire royale pour dissoudre l'AssemblĂ©e, prend les armes et s'empare de la Bastille le 14 juillet 1789. Cet Ă©vĂ©nement symbolique marque l'effondrement de l'arbitraire royal. Mais l'agitation gagne les campagnes : c'est la Grande Peur de fin juillet. Des rumeurs folles circulent sur des complots aristocratiques et des brigands payĂ©s par les nobles pour affamer le peuple. Les paysans, paniquĂ©s et furieux, attaquent les chĂąteaux et brĂ»lent les « terriers » (les registres oĂč sont inscrits les droits seigneuriaux).
Pour calmer cet incendie social qui menace de tout emporter, les dĂ©putĂ©s de l'AssemblĂ©e nationale, dans un Ă©lan de ferveur mĂȘlĂ© de calcul politique, votent l'abolition des privilĂšges lors de la nuit du 4 aoĂ»t 1789. C'est la fin officielle de la fĂ©odalitĂ©. Le terrain est dĂ©sormais « nettoyĂ© » des vieilles structures inĂ©galitaires. L'AssemblĂ©e peut enfin s'atteler Ă la construction d'un ordre nouveau, basĂ© sur le droit. Pour approfondir cette dynamique globale, je t'invite Ă consulter notre dossier sur l'histoire gĂ©nĂ©rale des droits de l'homme qui replace cet Ă©vĂ©nement dans une chronologie longue.
âïž Les racines intellectuelles : LumiĂšres et modĂšle amĂ©ricain
đ L'hĂ©ritage des philosophes des LumiĂšres
La Déclaration des droits de l'homme de 1789 n'est pas sortie de nulle part ; elle est le fruit d'un siÚcle de maturation intellectuelle. Les députés qui la rédigent sont imprégnés de la philosophie des LumiÚres, ce mouvement intellectuel européen du XVIIIe siÚcle qui place la raison, la science et le respect de l'individu au centre de tout. Trois penseurs majeurs ont particuliÚrement influencé le texte. D'abord, Montesquieu, qui dans De l'esprit des lois (1748), théorise la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) pour éviter la tyrannie. Cette idée se retrouvera directement dans l'article 16 de la Déclaration.
Ensuite, l'ombre de Jean-Jacques Rousseau plane sur l'AssemblĂ©e. Son concept de « contrat social » et surtout de « volontĂ© gĂ©nĂ©rale » est fondamental. Pour Rousseau, la loi ne doit pas ĂȘtre l'expression du caprice d'un roi, mais la traduction de la volontĂ© du peuple souverain. L'article 6 de la DĂ©claration reprendra presque mot pour mot cette formule. Enfin, il ne faut pas oublier Voltaire, l'infatigable combattant pour la tolĂ©rance religieuse et la libertĂ© d'expression, ainsi que les encyclopĂ©distes comme Diderot qui ont diffusĂ© ces savoirs critiques contre l'obscurantisme religieux et politique.
Ces philosophes ont introduit l'idĂ©e des « droits naturels » : chaque ĂȘtre humain, par le simple fait d'exister, possĂšde des droits inaliĂ©nables (libertĂ©, propriĂ©tĂ©, sĂ»retĂ©) qu'aucun gouvernement ne peut lui retirer lĂ©gitimement. C'est une rupture totale avec la pensĂ©e politique traditionnelle oĂč les droits Ă©taient des concessions accordĂ©es par le monarque. En 1789, l'objectif est de « dĂ©clarer » ces droits, c'est-Ă -dire de les reconnaĂźtre officiellement comme des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles qui avaient Ă©tĂ© oubliĂ©es ou mĂ©prisĂ©es par le despotisme.
đ L'influence dĂ©cisive de la RĂ©volution amĂ©ricaine
L'autre source majeure d'inspiration vient d'outre-Atlantique. La RĂ©volution amĂ©ricaine (1776) a prĂ©cĂ©dĂ© la RĂ©volution française d'une dĂ©cennie et a servi de laboratoire grandeur nature pour les idĂ©es des LumiĂšres. La DĂ©claration d'indĂ©pendance des Ătats-Unis de 1776, rĂ©digĂ©e principalement par Thomas Jefferson, proclamait dĂ©jĂ que « tous les hommes sont créés Ă©gaux » et dotĂ©s de droits inaliĂ©nables. De mĂȘme, les DĂ©clarations des droits des diffĂ©rents Ătats amĂ©ricains (comme celle de Virginie en 1776) ont servi de modĂšles concrets aux constituants français.
Plusieurs acteurs clĂ©s de 1789 ont participĂ© Ă la guerre d'indĂ©pendance amĂ©ricaine, le plus cĂ©lĂšbre Ă©tant le marquis de La Fayette. HĂ©ros des deux mondes, ami de George Washington, La Fayette est l'un des premiers Ă proposer un projet de dĂ©claration Ă l'AssemblĂ©e nationale française, le 11 juillet 1789. Il est d'ailleurs conseillĂ© discrĂštement par Thomas Jefferson, alors ambassadeur des Ătats-Unis Ă Paris. Tu peux explorer les liens entre ces deux mouvements rĂ©volutionnaires dans notre article dĂ©diĂ© aux droits civiques aux USA, qui montre comment ces idĂ©aux ont Ă©voluĂ© diffĂ©remment de part et d'autre de l'ocĂ©an.
Cependant, il existe une différence fondamentale de tonalité. Les déclarations américaines sont souvent pragmatiques, ancrées dans la tradition de la Common Law anglaise et conçues pour justifier une rupture politique précise avec l'Angleterre. La Déclaration des droits de l'homme de 1789 se veut, elle, beaucoup plus abstraite et universelle. Elle ne s'adresse pas uniquement aux Français de 1789, mais à « tous les hommes et à tous les temps ». C'est cette ambition d'universalité, typiquement française, qui donnera au texte son retentissement mondial, bien au-delà des frontiÚres de l'Europe.
đ La semaine dĂ©cisive : dĂ©bats houleux et adoption du texte
đ Un travail collectif et rapide
Contrairement Ă une idĂ©e reçue, la DĂ©claration n'est pas l'Ćuvre d'un seul homme. Si La Fayette, SieyĂšs (l'auteur du cĂ©lĂšbre pamphlet Qu'est-ce que le Tiers-Ătat ?), Mounier ou encore Mirabeau ont jouĂ© des rĂŽles prĂ©pondĂ©rants en soumettant des projets, le texte final est le fruit d'un travail collectif, discutĂ©, amendĂ© et votĂ© article par article par l'AssemblĂ©e nationale constituante. Les dĂ©bats s'ouvrent vĂ©ritablement le 20 aoĂ»t 1789, dans un climat d'urgence. L'AssemblĂ©e veut fixer les principes avant de rĂ©diger la Constitution elle-mĂȘme, pour que celle-ci ne puisse jamais s'Ă©carter des droits fondamentaux.
L'AssemblĂ©e dĂ©cide de crĂ©er un comitĂ© pour synthĂ©tiser les nombreux projets (on en compte prĂšs d'une trentaine !). Le texte final est un compromis entre les « Monarchiens » (plus modĂ©rĂ©s, admirateurs du modĂšle anglais) et les « Patriotes » (plus radicaux, partisans d'une rupture nette). Le style choisi est concis, solennel, presque biblique, destinĂ© Ă ĂȘtre lu et retenu facilement par le peuple. Chaque mot est pesĂ©. Par exemple, le dĂ©bat sur la mention de Dieu dans le prĂ©ambule fut intense. Finalement, pour satisfaire Ă la fois les croyants et les philosophes dĂ©istes, la DĂ©claration est placĂ©e « sous les auspices de l'Ătre SuprĂȘme », une formulation qui Ă©vite de citer le Dieu catholique et sĂ©cularise le texte tout en lui gardant une dimension sacrĂ©e.
đ L'adoption du 26 aoĂ»t 1789
Les discussions durent six jours, du 20 au 26 aoĂ»t 1789. Les dĂ©putĂ©s votent d'abord le prĂ©ambule, puis les 17 articles qui composent le texte. C'est un moment de grĂące parlementaire oĂč, malgrĂ© les tensions politiques et la fatigue, une majoritĂ© se dĂ©gage pour poser les bases d'une sociĂ©tĂ© nouvelle. Le 26 aoĂ»t 1789, le texte est dĂ©finitivement adoptĂ©. C'est cette date que l'histoire a retenue comme l'avĂšnement officiel des droits de l'homme en France. Cependant, il faut noter que le Roi Louis XVI refuse dans un premier temps de sanctionner (de signer) ce texte, qu'il juge subversif et destructeur pour son autoritĂ©.
Il faudra attendre les journĂ©es rĂ©volutionnaires d'octobre 1789, oĂč les Parisiennes marchent sur Versailles pour rĂ©clamer du pain et le retour du Roi Ă Paris, pour que Louis XVI, sous la pression populaire, accepte de contresigner la DĂ©claration. Ce texte deviendra ensuite le prĂ©ambule de la premiĂšre Constitution française Ă©crite, celle de 1791. Il est intĂ©ressant de noter que les dĂ©putĂ©s avaient prĂ©vu de revoir le texte plus tard pour le complĂ©ter, mais il a acquis une telle aura sacrĂ©e qu'il est restĂ© figĂ© dans sa forme du 26 aoĂ»t. Pour voir le texte original, tu peux consulter les archives numĂ©risĂ©es de la BibliothĂšque nationale de France.
đš Les piliers fondamentaux : libertĂ© et Ă©galitĂ©
đ L'Ă©galitĂ© : la fin des privilĂšges
L'article premier de la DĂ©claration sonne comme un coup de tonnerre : « Les hommes naissent et demeurent libres et Ă©gaux en droits. » Cette phrase simple dĂ©truit mille ans de fĂ©odalitĂ©. L'Ă©galitĂ© affirmĂ©e ici est avant tout une Ă©galitĂ© juridique (devant la loi) et civile. Elle signifie que les distinctions sociales ne peuvent plus ĂȘtre fondĂ©es sur la naissance (ĂȘtre fils de noble) mais uniquement sur « l'utilitĂ© commune » (le talent, le mĂ©rite, la fonction). C'est la fin des barriĂšres hĂ©rĂ©ditaires pour l'accĂšs aux emplois publics et militaires. DĂ©sormais, un fils de paysan peut thĂ©oriquement devenir officier ou ministre, ce qui Ă©tait impossible sous l'Ancien RĂ©gime.
L'article 6 renforce cette notion en prĂ©cisant que la loi « doit ĂȘtre la mĂȘme pour tous, soit qu'elle protĂšge, soit qu'elle punisse ». C'est la fin de la justice Ă deux vitesses, oĂč les nobles avaient leurs propres tribunaux et Ă©chappaient aux peines infamantes comme la pendaison. De mĂȘme, l'article 13 instaure l'Ă©galitĂ© fiscale : la contribution commune doit ĂȘtre « Ă©galement rĂ©partie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultĂ©s ». Le privilĂšge fiscal de la noblesse et du clergĂ© est anĂ©anti. C'est une rĂ©volution fiscale autant que sociale.
đ Les libertĂ©s individuelles consacrĂ©es
La liberté est l'autre grand pilier du texte. L'article 2 la classe parmi les « droits naturels et imprescriptibles » de l'homme, aux cÎtés de la propriété, de la sûreté et de la résistance à l'oppression. Mais comment définir la liberté ? L'article 4 donne une définition célÚbre : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Les bornes de la liberté ne sont plus fixées par la volonté du roi ou par la religion, mais uniquement par la loi, qui protÚge la liberté des autres. C'est le principe fondamental du libéralisme politique.
La DĂ©claration protĂšge spĂ©cifiquement plusieurs libertĂ©s concrĂštes. Les articles 7, 8 et 9 posent les bases de la sĂ»retĂ© individuelle face Ă la justice : nul ne peut ĂȘtre accusĂ©, arrĂȘtĂ© ou dĂ©tenu arbitrairement (fin des « lettres de cachet » royales qui permettaient d'emprisonner sans procĂšs). La prĂ©somption d'innocence est proclamĂ©e (article 9), ainsi que la non-rĂ©troactivitĂ© des lois pĂ©nales. Enfin, les articles 10 et 11 sont rĂ©volutionnaires pour l'Ă©poque : ils garantissent la libertĂ© d'opinion, « mĂȘme religieuse », et la « libre communication des pensĂ©es et des opinions », c'est-Ă -dire la libertĂ© de la presse et d'expression, considĂ©rĂ©e comme « un des droits les plus prĂ©cieux de l'homme ». Pour saisir l'impact de ces libertĂ©s sur les minoritĂ©s, tu peux lire notre article sur l'histoire des droits LGBTQ+, qui montre comment ces principes ont mis du temps Ă s'appliquer Ă tous.
đ La nouvelle organisation politique et juridique de la Nation
đ La souverainetĂ© nationale : le nouveau maĂźtre
Si la Déclaration donne des droits aux individus, elle réorganise aussi totalement le pouvoir politique. L'article 3 est une véritable bombe politique : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » En clair, le Roi n'est plus le propriétaire du royaume ni le représentant de Dieu sur terre. Il devient un simple mandataire de la Nation. La source du pouvoir, c'est le peuple (ou du moins l'ensemble des citoyens). C'est le transfert de légitimité le plus important de l'histoire de France.
Cette souverainetĂ© s'exprime par la Loi. L'article 6 dĂ©finit la Loi comme « l'expression de la volontĂ© gĂ©nĂ©rale ». Cela signifie que la loi n'est plus un ordre tombĂ© d'en haut, mais une rĂšgle que la communautĂ© se donne Ă elle-mĂȘme, soit directement, soit par ses reprĂ©sentants. Le texte pose ainsi les bases du systĂšme reprĂ©sentatif et parlementaire. Les citoyens ont dĂ©sormais un « droit de regard » sur la gestion publique : l'article 14 leur donne le droit de constater la nĂ©cessitĂ© de l'impĂŽt et d'en surveiller l'emploi, et l'article 15 proclame que « la SociĂ©tĂ© a le droit de demander compte Ă tout agent public de son administration ». C'est la naissance de la responsabilitĂ© politique et de la transparence administrative.
đ La propriĂ©tĂ© : un droit « inviolable et sacrĂ© »
Il ne faut pas oublier que la RĂ©volution de 1789 est aussi une rĂ©volution bourgeoise. Les constituants sont trĂšs attachĂ©s Ă la dĂ©fense de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. L'article 17, le dernier de la DĂ©claration, dĂ©clare la propriĂ©tĂ© comme « un droit inviolable et sacrĂ© ». Nul ne peut en ĂȘtre privĂ©, sauf si la « nĂ©cessitĂ© publique » l'exige (par exemple pour construire une route), et Ă condition d'une « juste et prĂ©alable indemnitĂ© ». Cette insistance s'explique par la peur de l'arbitraire royal (confiscations) mais aussi par la volontĂ© de rassurer les possĂ©dants face aux troubles paysans de la Grande Peur.
La propriété est vue comme le prolongement de la liberté de l'individu et comme la condition de son indépendance. Cependant, cette vision trÚs « bourgeoise » de la propriété sera plus tard critiquée par les socialistes au XIXe siÚcle, qui y verront la source des inégalités économiques. Néanmoins, en 1789, cet article vise surtout à verrouiller les acquis contre un retour à la féodalité et à protéger les biens des nouveaux acquéreurs de « Biens nationaux » (les terres confisquées au Clergé).
đ€ Les paradoxes : femmes, esclaves et limites de l'universalisme
đ Les femmes : les grandes oubliĂ©es
Malgré ses prétentions à l'universalité, la Déclaration des droits de l'homme de 1789 comporte des angles morts gigantesques. Le terme « Homme » est-il générique ou sexué ? Dans la pratique des révolutionnaires, il s'avÚre trÚs vite qu'il s'agit du mùle. Les femmes, bien qu'ayant participé activement aux journées révolutionnaires (comme la marche sur Versailles), sont exclues de la citoyenneté active (droit de vote) et des droits politiques. Elles restent considérées comme des mineures sous l'autorité de leur pÚre ou de leur mari.
Cette exclusion suscite des réactions. La plus célÚbre est celle d'Olympe de Gouges, femme de lettres et révolutionnaire, qui rédige en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle y pastiche l'article premier : « La femme naßt libre et demeure égale à l'homme en droits ». Elle dénonce l'hypocrisie de la Révolution qui oublie la moitié de l'humanité. Son combat lui coûtera la vie, puisqu'elle sera guillotinée en 1793. Pour approfondir ce combat essentiel, je te recommande vivement notre article satellite sur les droits des femmes qui détaille cette lutte séculaire.
đ L'esclavage et le suffrage censitaire
L'autre immense contradiction concerne l'esclavage colonial. Au moment oĂč l'on proclame que « les hommes naissent libres », la France possĂšde de puissantes colonies (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique) oĂč des centaines de milliers d'ĂȘtres humains sont rĂ©duits en esclavage. Les lobbies coloniaux Ă l'AssemblĂ©e font pression pour que la DĂ©claration ne s'applique pas aux colonies. L'AssemblĂ©e nationale restera ambiguĂ« et ne votera l'abolition de l'esclavage qu'en 1794 (avant que NapolĂ©on ne le rĂ©tablisse en 1802). Les notions de droits humains et de migrations forcĂ©es sont traitĂ©es plus en dĂ©tail dans notre dossier droits humains et migrations.
Enfin, sur le plan politique intérieur, l'égalité proclamée a ses limites immédiates. La Constitution de 1791 mettra en place un suffrage censitaire : seuls les hommes payant un certain montant d'impÎts (les « citoyens actifs ») auront le droit de vote. Les plus pauvres (les « citoyens passifs ») sont exclus du scrutin, bien que reconnus libres. Il faudra attendre 1848 pour que le suffrage universel masculin soit définitivement instauré en France. La Déclaration de 1789 était donc un idéal, un horizon, que la réalité politique a mis du temps à rejoindre. Tu peux comparer cet héritage avec la Déclaration universelle de 1948 pour voir le chemin parcouru vers une véritable universalité.
đ§ Ă retenir sur la DĂ©claration de 1789
- Texte adopté le 26 août 1789 par l'Assemblée nationale constituante.
- Marque la fin de l'Ancien Régime et des privilÚges (société d'ordres).
- Affirme des droits naturels : liberté, propriété, sûreté, résistance à l'oppression.
- Pose le principe de la souveraineté nationale (le pouvoir vient de la Nation, pas du Roi).
- Malgré son universalisme, elle exclut initialement les femmes et maintient l'esclavage.
- Reste aujourd'hui un texte Ă valeur constitutionnelle en France.
â FAQ : Questions frĂ©quentes sur la DĂ©claration de 1789
𧩠La Déclaration de 1789 a-t-elle aboli l'esclavage ?
Non, malheureusement. Bien que l'article 1 affirme que les hommes naissent libres, les députés, sous l'influence des colons, n'ont pas appliqué ce principe aux colonies en 1789. L'abolition n'interviendra qu'en 1794 (puis sera révoquée) avant l'abolition définitive de 1848.
𧩠Qui a rédigé la Déclaration des droits de l'homme ?
C'est une Ćuvre collective de l'AssemblĂ©e nationale. Cependant, des figures comme La Fayette, Mirabeau, SieyĂšs et Mounier ont jouĂ© un rĂŽle clĂ© en proposant des projets. Le texte final est un compromis issu des dĂ©bats du mois d'aoĂ»t 1789.
𧩠La Déclaration de 1789 est-elle encore valable aujourd'hui ?
Absolument. En France, elle fait partie du « bloc de constitutionnalité ». Cela signifie que le Conseil constitutionnel peut censurer une loi actuelle si elle est contraire aux principes de 1789 (comme l'égalité ou la liberté d'expression). C'est un texte juridiquement vivant.
𧩠Quelle est la différence avec la Déclaration universelle de 1948 ?
Celle de 1789 est un texte national fondateur axé sur les libertés civiles et politiques (droits-libertés). Celle de 1948 est internationale (ONU) et ajoute une dimension sociale et économique (droits créances : droit au travail, à la santé, à l'éducation) en réaction aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
